« A Kégué, Afi vend de la bouillie chaque matin. Elle jette ses restes dans un caniveau, sans imaginer que l’eau sale qui remonte plus tard pollue le puits où elle puise pour cuisiner. Afi nourrit toute sa famille, mais c’est elle aussi qui tombe malade la première. » Après une sensibilisation, elle réalise qu’elle a un rôle a joué.
De la terre à la table : comment les femmes portent la santé du monde (One Health)
La santé globale ne se construit pas seulement dans les hôpitaux. Elle se fabrique au quotidien, dans nos maisons, nos marchés, nos champs et nos rues. Au Togo, comme dans de nombreux pays africains, les femmes en sont les piliers. Elles préparent les repas, entretiennent les espaces de vie, éduquent les enfants, cultivent les champs, vendent dans les marchés et nourrissent les communautés.
Pourtant, elles exercent toutes ces responsabilités dans un environnement souvent marqué par l’insalubrité, la pollution et le manque d’information pratique sur les risques sanitaires. Dans les quartiers de Lomé, d’Agoè à Adidogomé jusqu’à Bè, il n’est pas rare de voir des vendeuses de nourriture s’installer à proximité des dépotoirs sauvages, des eaux stagnantes ou de plastiques brûlés. Certaines, faute d’alternative, jettent elles-mêmes les restes dans les caniveaux, sans imaginer que ces gestes contribuent à un cycle de contamination qui revient finalement affecter leurs propres plats, leur santé et celle de leurs familles.
Cette réalité illustre le principe fondamental du concept One Health, ou « Une seule santé », qui repose sur l’idée que la santé humaine, la santé animale et la santé de l’environnement sont intimement liées. Ce que nous faisons à la terre finit toujours par nous atteindre. Un déchet qui atterrit dans un caniveau alimente la prolifération des moustiques, augmente les cas de paludisme et surcharge les femmes, premières soignantes des foyers. Une eau polluée utilisée pour arroser des légumes contamine les produits vendus sur les marchés. La fumée de plastique brûlé se dépose sur les aliments exposés, et un poulet mal manipulé peut provoquer une infection digestive dans une famille entière.
Chaque geste pose ainsi une question simple : dans quel environnement produisons-nous et préparons-nous ce que nous mangeons ?
Selon la FAO, les femmes représentent près de 60 % de la main-d’œuvre agricole en Afrique subsaharienne, mais elles disposent de moins de 15 % des terres cultivables. En milieu rural, elles irriguent parfois avec de l’eau souillée faute de solutions alternatives. Elles subissent les effets du changement climatique, la dégradation des sols, la raréfaction des ressources et les fumées toxiques issues des cuissons au bois ou au charbon. En milieu urbain, les vendeuses manipulent chaque jour des produits exposés à la chaleur, à la poussière et aux microplastiques. Les marchés où elles travaillent sont souvent confrontés à un manque de gestion des déchets, d’accès à l’eau potable et d’infrastructures sanitaires adaptées. Lorsque la gestion communautaire des déchets se dégrade, les quartiers deviennent de véritables incubateurs de maladies.
Les eaux usées s’infiltrent dans les nappes, les plastiques se fragmentent dans les sols, les fumées toxiques envahissent l’air, et tout cela finit immanquablement dans nos assiettes. Ce que nous jetons aujourd’hui devient ce que nous mangeons demain.

Les solutions des territoires
Des années de sensibilisation, les résultats restent fragiles. Une fois qu’une campagne est terminée ou qu’un espace aménagé, il suffit de quelques jours pour que les mauvaises habitudes reprennent le dessus. Les déchets sont à nouveau jetés dans les caniveaux, l’eau est mal protégée, et les risques sanitaires persistent.
C’est pourquoi il faut continuer à sensibiliser tout en faisant appel à l’innovation.
Face à ces défis, l’intelligence artificielle (IA) apparaît comme un outil pour rendre visibles des risques longtemps invisibles. Comme le souligne l’expert Kozi Vuti, directeur de l’innovation chez NSI France, « l’IA transforme les données : ce qu’on croyait invisible devient traçable, analysable, actionnable ».
Dans plusieurs pays africains, elle permet déjà de prévoir les zones de malnutrition, d’optimiser la gestion des ressources ou d’anticiper les risques environnementaux. Au Togo, l’agence TOGO DIGITAL développe des plateformes d’alerte face aux inondations et met en place un geo-portail national regroupant plus de 800 couches de données géospatiales liées à la santé, à l’agriculture et à l’environnement. Ces outils permettent de repérer les zones à risque, d’orienter les actions sanitaires, de soutenir les vendeuses de rue et de renforcer l’éducation à l’hygiène et à la salubrité. Selon Kozi Vuti, une telle technologie peut transformer la manière dont les communautés s’adaptent aux risques sanitaires, à condition qu’elle soit déployée au plus près des populations.
Pourtant, l’enjeu ne se limite pas à la technologie. Il s’agit surtout de réapproprier les territoires et de transformer les comportements à travers une sensibilisation adaptée aux réalités locales. Les communes, les leaders communautaires et les organisations de la société civile doivent coordonner leurs messages et travailler directement avec les quartiers pour expliquer qu’un déchet mal géré, une eau souillée ou un aliment mal protégé représentent des menaces qui dépassent le seul cadre domestique.

Lorsqu’une femme reçoit une formation en hygiène, la probabilité de maladies hydriques chute dans son foyer de 30 à 45 % (estimations FAO/OMS).
Former les femmes, qui sont les premières actrices de la santé familiale, est un investissement fondamental pour la santé durable du pays tout entier. Elles doivent être intégrées aux décisions locales, accompagnées par des programmes One Health, et soutenues dans leurs pratiques agricoles, culinaires et commerciales.
À Lomé, certains chefs de marché mettent en place des zones de déchets dédiées pour limiter la contamination des aliments. Des associations multiplient les sensibilisations. Ces initiatives montrent qu’un changement durable se construit d’abord au niveau local, au plus près des réalités quotidiennes.
De la terre à la table, tout est lié. Et ce sont les femmes qui portent cette chaîne fragile, souvent dans l’ombre, souvent au prix de leur propre santé. Reconnaître leur rôle, les former, les écouter et les inclure dans les politiques publiques, c’est bâtir un avenir plus sain pour les familles, les quartiers et le pays. Le monde ne pourra être durablement sain que si celles qui le nourrissent le sont elles-mêmes et si elles transmettent cette santé aux générations futures.
Cet article est écrit dans le cadre de la bourse WAnadata, soutenu par Code for Africa et la Digital Democracy Initiative dans le cadre du projet Digitalise Youth , financé par le Partenariat Européen pour la Démocratie (EPD).

