Fibromes, endométriose, infertilité : ce que les données manquent de révéler au Togo
Au Togo, des milliers de femmes vivent au quotidien avec des douleurs intenses, des règles hémorragiques, ou une impossibilité de concevoir, sans toujours savoir qu’elles sont atteintes de fibromes ou d’endométriose. Ces pathologies, pourtant fréquentes, demeurent enveloppées de silence, de tabous, et d’un manque criant de données. Dans les couloirs des hôpitaux publics, les gynécologues observent une augmentation des cas.

Comprendre ces pathologies
- Les fibromes utérins sont des tumeurs bénignes développées dans la paroi de l’utérus. Bien qu’ils ne soient pas cancéreux, ils peuvent entraîner des douleurs abdominales, des règles abondantes, une anémie chronique ou des difficultés à concevoir.
- L’endométriose demeure une affection gynécologique peu connue au Togo, bien qu’elle touche, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), près de 10 % des femmes en âge de procréer, soit environ 190 millions de personnes à travers le monde. Cette maladie se caractérise par la présence du tissu utérin (l’endomètre) en dehors de l’utérus sur les ovaires, les trompes ou d’autres organes provoquant des douleurs pelviennes intenses et parfois invalidantes.
- L’infertilité, enfin, se définit comme l’incapacité à concevoir après douze mois de rapports non protégés. Elle peut résulter de fibromes, d’endométriose, d’infections non traitées ou de troubles hormonaux.
Le Togo : des douleurs sans chiffres
Malgré la fréquence de ces affections, aucune étude nationale récente n’a été publiée sur leur prévalence. Dans les hôpitaux publics de Lomé, les gynécologues estiment qu’une femme sur trois venues pour douleurs pelviennes ou difficulté à concevoir souffre d’un fibrome ou d’une pathologie apparentée.
Les femmes les plus touchées sont souvent âgées de 25 à 45 ans, en pleine période d’activité professionnelle ou de maternité. Pour beaucoup, le parcours vers le diagnostic est long, marqué par des années de douleurs ignorées ou minimisées.
Des témoignages de vie
Adjowa, 34 ans, commerçante à Lomé, raconte :
“Je croyais que c’était normal d’avoir mal pendant mes règles. C’est seulement après un évanouissement au marché qu’une échographie a révélé trois fibromes.”
Kafui, enseignante, a attendu huit ans avant de savoir qu’elle souffrait d’endométriose :
“Chaque mois, c’était un cauchemar. J’ai compris trop tard pourquoi je n’arrivais pas à tomber enceinte.”
Dédé, revendeuse “Je savais que quelque chose n’allait pas, mais je n’avais pas les moyens de me soigner et j’avais peur d’aller à l’hôpital. À 34 ans, j’ai rencontré un partenaire qui voulait vraiment des enfants et qui m’a encouragée à consulter un gynécologue. C’était un myome. Le chemin a été difficile : j’ai eu deux enfants, mais j’en ai perdu trois en cours de route. Aujourd’hui, je suis reconnaissante, mais j’imagine combien les femmes les plus vulnérables souffrent seules.”
Ces histoires illustrent une réalité partagée par de nombreuses Togolaises : souffrir en silence parce que la douleur menstruelle est perçue comme “normale”, ou parce que le diagnostic est trop cher.

Le poids du manque d’infrastructures
Les examens indispensables comme l’échographie pelvienne de précision ou l’IRM restent largement inaccessibles à une grande partie de la population togolaise, en particulier hors de la capitale. En dehors de Lomé, les structures spécialisées en gynécologie‐obstétrique sont rares, et la formation du personnel sur les maladies gynécologiques chroniques (fibromes, endométriose) reste limitée.
Une gynécologue d’un CHU témoigne :
« La majorité des patientes arrivent tard, parfois après dix ans de douleurs. »
Parallèlement, on observe des disparités marquées dans le ratio soignants/patientes : en Afrique, ce peut être une professionnelle pour 10 000 à 30 000 personnes, tandis qu’en Europe c’est souvent une professionnelle pour ~200 personnes, un facteur clé de diagnostics plus précoces et de prise en charge plus efficace.
Malgré ces défis, l’État togolais a lancé des initiatives majeures pour améliorer la santé maternelle et néonatale. Le programme WEZOU, créé par décret en août 2021, vise à réduire les barrières financières et à promouvoir un suivi de grossesse plus complet.
Quelques chiffres clés :
- À fin septembre 2024, WEZOU avait enrôlé 633 426 femmes enceintes et assuré plus de 3,2 millions de prestations (consultations prénatales, analyses, accouchements) dans tout le pays. République Togolaise –
- Le panier de soins du programme inclut désormais des prestations améliorées notamment l’échographie, le groupage rhésus, la numération formule sanguine.
- Le gouvernement a également commencé la mise en place des projets pour construire des hôpitaux mère‑enfant dans plusieurs régions, ce qui contribuera à l’accès aux soins spécialisés.
Cependant, des défis persistent :
- L’accès reste inégal entre zones urbaines et rurales : même avec WEZOU, les examens de spécialité (comme pour l’endométriose ou les traitements de fibromes) ne sont pas toujours disponibles localement.
- Le suivi et la qualité des soins varient : la simple prise en charge de la grossesse ne garantit pas toujours un diagnostic précoce de pathologies chroniques.
- La sensibilisation et la formation sur des maladies peu connues (ex. endométriose) restent insuffisantes, ce qui retarde le moment de la consultation.
En résumé, même lorsque les soins de base sont améliorés, il ne suffit pas : il faut aller plus loin, vers le diagnostic et le traitement spécialisés pour fibromes et endométriose.
C’est l’avis aussi de DR PAMELA ALLAVO, Médecin Généraliste au TOGO. Interviewé dans le cadre ce reportage elle dit ceci : En tant que médecin généraliste, je ne peux pas me prononcer directement sur l’état des données nationales, car je n’y ai pas accès et je préfère éviter toute affirmation non vérifiable. En revanche, ce que j’observe clairement dans ma pratique quotidienne, c’est que les fibromes, l’endométriose et certaines causes d’infertilité restent souvent sous-diagnostiqués. De nombreuses femmes consultent tardivement pour des douleurs pelviennes, des règles abondantes ou des difficultés de conception. Certaines vivent longtemps avec ces symptômes sans bilan approfondi, faute d’accès régulier à des explorations gynécologiques spécialisées ou par méconnaissance des signes d’alerte.
Mon avis clinique est donc le suivant : au-delà des chiffres, il existe probablement une part importante de cas non détectés ou diagnostiqués tardivement. Renforcer le dépistage précoce, la sensibilisation, et faciliter l’accès aux examens spécialisés pourraient améliorer la prise en charge et réduire les souffrances inutiles.
Un défi continental
Partout en Afrique, la situation est similaire. Au Nigeria, 40 % des hystérectomies (ablation de l’utérus) sont liées à des fibromes, selon la Society of Gynaecology and Obstetrics. Au Ghana, une campagne nationale sur l’endométriose a révélé que 70 % des femmes interrogées n’avaient jamais entendu parler de cette maladie avant la sensibilisation. Ces données soulignent l’urgence d’intégrer la santé menstruelle et reproductive dans les politiques publiques africaines.
Une douleur physique, émotionnelle et sociale
Les conséquences dépassent la sphère médicale. Ces maladies conduisent à la perte de confiance en soi, à la dépression et parfois à l’exclusion. Dans une société où la maternité reste associée à la valeur de la femme, l’infertilité est vécue comme une blessure intime et sociale. Le poids du regard des autres, la peur du divorce ou de la stigmatisation poussent beaucoup de femmes à souffrir en silence, sans soutien psychologique ni médical.
Selon Fiagnon Ami Hugette, médecin en fin de spécialisation en gynécologie :
“À ce jour, il n’existe pas de chiffres récents, notamment au CHU Tokoin où je travaille. Sur le vécu psychologique, nous constatons que l’âge fréquent des gros fibromes est autour de 25 ans, mais certaines jeunes femmes de moins de 25 ans peuvent en être atteintes, souvent avec des antécédents familiaux. Les femmes ne viennent pas souvent en consultation, traitant les saignements avec des connaissances traditionnelles, et ce n’est que tardivement qu’elles arrivent à l’hôpital.”
Briser le silence
Malgré ces obstacles, des initiatives locales émergent. Des associations de femmes organisent des ateliers de sensibilisation sur la santé menstruelle, des campagnes de dépistage et des discussions dans les écoles. La prise en charge des fibromes, de l’endométriose ou de l’infertilité est très coûteuse, ce qui constitue un frein pour de nombreuses femmes. C’est pourquoi il est important d’encourager la consultation précoce. Plus vite les symptômes sont détectés, plus les traitements sont efficaces et moins lourds financièrement. Chaque femme doit être consciente que se faire examiner tôt peut sauver sa santé, sa fertilité et sa qualité de vie.
Reconnaître, documenter, agir
Il est temps que le Togo mette des chiffres sur les souffrances et donne un visage à ces maladies longtemps invisibles. Parce qu’avant les statistiques, il y a des femmes. Des sœurs, des mères, des filles, dont la santé conditionne aussi celle de nos communautés.
“Le vrai progrès, c’est quand les femmes cessent d’avoir mal en silence.” Il faut donc leur apprendre à s’exprimer mais très tôt et lancer des études chiffrées pour connaitre l’ampleur du problème.
Cet article a été rédigé par Elisabeth APAMPA dans le cadre de la bourse WanaData qui s’inscrit dans le cadre d’une initiative conjointe impliquant Code for Africa, le Partenariat européen pour la démocratie (EPD), AfricTivistes, CFI Media Development, the World Scout Bureau Africa Regional Office et la Fondation Kofi Annan (KAF), avec le soutien de l‘Institut néerlandais pour la démocratie multipartite (NIMD).

