Une double peine au quotidien
Au Togo, comme dans beaucoup d’autres sociétés, être une femme en situation de handicap, c’est vivre une marginalisation qui dépasse les seules barrières physiques. C’est subir une double peine : celle du handicap, qui limite l’accès aux droits fondamentaux, et celle du genre, dans un contexte encore marqué par un patriarcat structurant. Le croisement de ces deux réalités engendre des formes spécifiques de violences, souvent tues, rarement documentées.
« On ne nous considère même pas comme des êtres humains », confie Salamatou, en fauteuil roulant.
Dans la région des Savanes, à Dapaong, ville du nord où les traditions sont profondément ancrées, ces violences prennent des formes multiples : abus sexuels, négligence médicale, exclusion sociale, précarité économique… Nous avons mené une immersion auprès de l’Association des Femmes et Filles Handicapées Vaillantes (A2FHV-S) dirigée par Françoise Dogomangue, pour recueillir la parole de celles qu’on entend si peu.
A suivre ici le podcast réalisé en détails avec Françoise Dogomangue pour illustrer cet article :
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Témoignages poignants : quand l’intime devient un champ de lutte
« Ma sœur est mariée. Son mari lui impose des rapports sexuels même quand elle est malade. Elle pleure, elle supplie. Il lui répond de se taire et d’être reconnaissante, parce que personne d’autre ne voudrait d’elle avec son handicap. »
Ce témoignage glaçant de Rosaline, 35 ans, en fauteuil roulant depuis l’enfance, révèle l’ampleur des violences subies dans le silence et la résignation.
Ces femmes sont nombreuses à raconter des histoires similaires, entre isolement affectif, humiliations quotidiennes et violences sexuelles banalisées. Dans une société où la virilité masculine est souvent associée à la domination, et où la femme handicapée est perçue comme « asexuée » ou « incapable », les abus passent inaperçus, ou pire, sont justifiés.
Invisibles partout : dans les espaces publics, les politiques et les mouvements féminins
À Dapaong, nombre de femmes handicapées témoignent de leur exclusion non seulement dans les cercles communautaires, mais aussi au sein même des structures censées défendre les droits des femmes.
« Même dans les regroupements féminins, on ne nous invite pas. On nous regarde comme si on ne valait rien. Pour les crédits comme le FNFI, on ne nous prend pas au sérieux, » confie Julie, commerçante ambulante en situation de handicap, qui peine à faire grandir son petit commerce de charbon sans appui ni fonds.
« Nous avons des choses à offrir »
Marie, jeune artiste et chanteuse vivant avec un handicap physique, utilise sa voix comme instrument de résistance.
« Je veux qu’on sache que nous aussi, on a des idées, du talent, des choses à dire. Ce n’est pas parce qu’on marche différemment ou qu’on ne peut pas porter une bassine qu’on est inutiles. »
Elle participe activement aux ateliers de l’A2FHV-S. Malgré le manque de moyens, l’association tente de créer un espace bienveillant où chaque femme peut s’exprimer, se former et se soutenir.
« Grâce à notre association, il y a eu beaucoup d’évolutions. Les femmes réunies ici commencent à reprendre confiance en elles. Quand une seule d’entre nous a une difficulté, on se lève toutes pour parler. On a vraiment besoin d’aide, mais on ne veut plus se taire. »
— Françoise Dogomangue, présidente de l’A2FHV-S.

Des défis systémiques
À ces injustices s’ajoutent des obstacles structurels :
- Santé sexuelle et reproductive : les centres de santé ne sont pas toujours accessibles, et le personnel peu formé à une approche inclusive.
- Matériel adapté : prothèses, tricycles, souliers orthopédiques restent rares ou hors de prix.
- Éducation : l’analphabétisme freine toute insertion professionnelle durable.
- Formation professionnelle : peu d’initiatives adaptées existent. Et quand elles accèdent à la formation, leurs compétences sont sous-estimées.
Certaines femmes qui osent porter plainte contre des violences sont parfois ridiculisées ou humiliées par des agents de police mal formés. Le sentiment d’abandon est immense.

Des pistes d’espoir et d’action
Des associations comme IYAWO, TCHOWOURE, le GF2D, ou encore l’A2FHV-S, mènent un travail de fond admirable, malgré le peu de reconnaissance et de moyens. Grâce à leurs actions, des femmes retrouvent peu à peu leur dignité.
Mais cela ne suffit pas. Pour une réelle inclusion, il est urgent d’aller plus loin :
Recommandations concrètes
- Un accès réel aux microcrédits et financements étatiques, sans discrimination.
- La distribution d’équipements adaptés (prothèses, tricycles, fauteuils roulants, etc.).
- Alphabétisation fonctionnelle des femmes handicapées adultes.
- Formations en leadership, plaidoyer, et développement personnel.
- Mise en place d’un fonds de solidarité pour les besoins essentiels (alimentation, soins, scolarité des enfants).
- Un cadre juridique renforcé et des mécanismes sûrs pour dénoncer les violences.
- Des formations ciblées pour les agents de santé, les forces de l’ordre, et les leaders communautaires sur l’inclusion et la non-discrimination.
Briser le silence pour reconstruire
« Ce que je veux, c’est qu’on me voie comme une femme, pas comme un problème. J’ai besoin qu’on m’écoute, qu’on me respecte, qu’on me tende la main, pas qu’on détourne le regard. »
— Arzouma, militante dans l’ombre et mère de trois enfants.
Briser le silence. Briser les chaînes. Et surtout briser les imaginaires collectifs qui confinent encore les femmes handicapées à des rôles d’invisibles. Leur donner la parole, c’est déjà réparer une injustice. Leur donner des outils, c’est construire une société plus juste.


