La Musique Togolaise au Féminin : plus de 50 ans après Bella Bellow, où en sommes-nous ?
Par Elisabeth APAMPA

Depuis les années 1960, les femmes ont occupé une place majeure dans la musique togolaise. Bella Bellow, icône intemporelle, reste la référence historique : ses performances à l’Olympia de Paris et dans les grandes capitales du monde ont fait rayonner le Togo à l’international. Aux côtés d’Afia Mala, Fifi Rafiatou, Akofa Akoussa et Nimon Toki Lala, elle a ouvert la voie à toutes les générations suivantes.

10 chiffres qui révèlent l’invisibilité des femmes dans la filière musicale au Togo
- 0 % d’égalité internationale depuis Bella Bellow
Depuis la disparition de Bella Bellow en 1973, aucune femme togolaise n’a atteint la reconnaissance internationale qu’elle avait obtenue, malgré plus de 50 ans de générations d’artistes.- 3 % de productrices dans le monde
Un rapport de l’UNESCO (2022) révèle que seules 3 % des productrices de musique sont des femmes, confirmant les obstacles structurels persistants dans l’industrie musicale mondiale et africaine.- 1 % de DJ et 0 % d’ingénieures
Au Togo, seulement 1 % des DJ sont des femmes, et 0 % des ingénieures du son ou beatmakers, traduisant une quasi-absence dans les métiers techniques essentiels.- 12,6 % de femmes auteures-compositrices
Entre 2012 et 2020, elles représentaient à peine 12,6 % des auteurs-compositeurs dans les classements mondiaux (USC Annenberg).- 3 % de labels et maisons de production dirigée par des femmes
Très peu de femmes dirigent des structures de production ou des festivals, limitant leur capacité à promouvoir d’autres talents féminins.- Moins d’un tiers des artistes actifs
Les femmes représentent moins de 30 % des artistes actifs dans l’industrie musicale mondiale et togolaise.- 30 % de titres féminins sur Apple Music en 2024
Dans le monde, la part des titres les plus écoutés interprétés par des femmes a atteint 30 %, contre seulement 16 % en 2017, montrant une progression mais toujours minoritaire.- Ratio hommes/femmes dans le hip-hop : 5,7/1
Dans le genre le plus populaire auprès des jeunes, le déséquilibre reste flagrant : 5,7 hommes pour chaque femme artiste.- 8 % de femmes à la direction d’orchestres
Les postes à responsabilité restent largement masculins, seules 8 % des directions d’orchestre étant assurées par des femmes (UNESCO).10. Un tiers des distinctions culturelles
Bien que représentant près de la moitié de la main-d’œuvre culturelle, les femmes ne reçoivent qu’un tiers des grandes distinctions et prix nationaux ou régionaux.

Témoignage : Phonia Ksa, rappeuse

« Les hommes dominent malheureusement encore le showbiz togolais.
Les rares femmes présentes n’ont pas toujours tendu la main aux jeunes filles pour les aider à faire carrière. Elles se sont souvent concentrées sur leur propre succès, sans préparer la relève, et les hommes se sont ainsi accaparé les gloires. Il y a un véritable enjeu de sacrifice : il faut souvent en faire beaucoup plus pour persévérer, et beaucoup abandonnent en chemin ou subissent des stéréotypes énormes. De nombreuses carrières féminines échouent à cause des hommes de leur entourage. Les époux, par exemple, détruisent parfois la carrière des femmes au lieu de les soutenir. Et lorsque certains choisissent de soutenir, ils se positionnent souvent comme managers ou producteurs, voulant tout contrôler. Ce sont de nombreux défis à relever. Pour ma part, j’ai voulu faire du rap pour montrer qu’une femme peut s’imposer dans cet univers. En tant que femme dans le rap, je veux prouver que ce monde n’est pas réservé aux hommes. Chaque scène, chaque morceau est une occasion de démontrer que notre voix a autant de force et de légitimité. Le problème, c’est que les femmes ne se passent pas le flambeau. Il faudrait que cela change. Elles n’enseignent pas et ne protègent pas le terrain féminin. Aujourd’hui, c’est encore un terrain d’hommes, et il faut travailler malheureusement trois fois plus dur si l’on veut être prise au sérieux. »
Les pionnières : un héritage inestimable
La scène musicale togolaise a été façonnée dès les années 1960 par des voix féminines comme :
- Bella Bellow, née Georgette Adjoavi Bellow en 1945 à Tsévié, figure emblématique. En 1969, elle sort son unique album Rockia, produit avec Manu Dibango, et se produit sur des scènes prestigieuses telles que l’Olympia à Paris, le Festival mondial des Arts Noirs à Dakar, et le Festival de la chanson populaire de Rio de Janeiro, devant plus de 100 000 spectateurs.
- Afia Mala, alias Afiwavi Mawulana Missohou, surnommée la « Princesse des rives du Mono », chanteuse polyglotte couronnée « Meilleure artiste africaine » en 1992 et lauréate du Prix Découvertes RFI en 1984.
- Fifi Rafiatou, née Djariatou Adjayi en 1965 à Atakpamé, artiste polyvalente influencée par son père flûtiste, a tourné dans plus de 15 pays et sorti plusieurs albums.
- Akofa Akoussah, aussi connue sous le nom de Julie Akofa Akoussah, chanteuse et animatrice radio/télévision, a partagé la scène avec Manu Dibango, Reine Pélagie, Abeti Massikini, Aïcha Koné et Miriam Makeba.
- Nimon Toki Lala, découverte en 1978 par Yta Jourias, a marqué la scène musicale togolaise et célébré ses 30 ans de carrière en 2012 avec l’album Ouragan Catherina.
- Yta Jourias, née Germaine Adjovi Amékou en 1937 à Tsévié, pionnière de la chanson moderne togolaise, a chanté dans plusieurs langues africaines et abordé des thèmes tels que l’unité africaine, la solidarité et l’émancipation de la femme.
Ces premières artistes ont posé les bases d’une scène musicale féminine togolaise forte et créative.
La relève des années 1990-2000
Après un ralentissement dans les années 1980, les années 1990 et 2000 ont vu émerger une nouvelle génération d’artistes féminines : d’abord Yaya Leley, Santy Dorim, Amy Coco, Djenny Djella, Mirlinda, Reynia, Adjoa Sika, Bibi Reine, Shandy, Kezita et Madame Abitor.
Ces artistes ont largement contribué à redynamiser la scène musicale togolaise à travers des tournées locales et régionales, des enregistrements en studio, la diffusion sur les radios nationales et les supports physiques comme les cassettes et CD.
Elles ont également participé à des festivals régionaux et internationaux, notamment en Afrique de l’Ouest, ce qui leur a permis de se faire connaître au-delà des frontières togolaises et d’ouvrir progressivement la voie aux nouvelles technologies et plateformes numériques des années 2010.
L’ère numérique et la professionnalisation (2010-2022)
À partir de 2010, les artistes féminines togolaises ont embrassé les plateformes numériques pour diffuser leur musique. Almok, Dyana, Sikavi Lauress, Christelle Johnson, Mirlinda, Bibi Reine et d’autres ont utilisé YouTube et Facebook pour atteindre un public nouveau. Leurs clips ont accumulé des vues considérables, mais le contact avec le public restait très fort sur scène.
Certaines ont participé à des festivals nationaux et internationaux tels que le Femua en Côte d’Ivoire, les Kora Awards et le Festival de Jazz de Lomé. Leurs collaborations avec des artistes du Bénin et du Ghana ont renforcé la visibilité de la musique togolaise sur la scène africaine.
Cette période a consolidé la présence féminine et démontré que leur rôle dans la musique togolaise n’était plus une exception, mais une force incontournable. La compétition avec les artistes masculins a poussé chacune à produire des œuvres de grande qualité, renforçant ainsi la scène musicale féminine du pays.
2023-2025 : l’émergence de nouvelles étoiles
Depuis 2023, de nouvelles voix féminines marquent la scène togolaise : Ralycia, Lauraa, Esseni, Kapricia, Varyna, Sitara Klody, Phonia Ksa, Tifa, Lokesha, Keniza et Adewumi. Aux côtés des figures déjà établies comme Senza, Almok, MirLinda et Cécile Meba, Madame Abitor et autres.
Ces nouvelles venues apportent un souffle frais et innovant. Certaines d’ailleurs ont accumulé plus de 2 millions de vues et streams sur les plateformes numériques, avec certains clips générant jusqu’à 500 000 interactions sur TikTok. Leurs collaborations avec des artistes du Cameroun, Ghana, Bénin, Sénégal et autres ont renforcé leur présence sur la scène musicale africaine.
Une scène féminine toujours en construction
Aujourd’hui, la musique togolaise féminine n’a plus tous ses talents actifs. Chaque année, de nouvelles artistes émergent, inspirées par les pionnières et motivées par les succès des générations précédentes. Mais le nombre de tournées et de concerts proposés reste limité.
Les artistes masculins dominent le marché, et très peu de femmes se positionnent. En 2025, celles qui tiennent sérieusement l’écosystème urbain sont ALMOK, SENZAA, LAURAA et RALYCIA, avec des sœurs qui tentent de sortir la tête de l’eau. Sur le gospel, les générations après Madame Abitor poursuivent également un parcours exigeant.
Malgré les obstacles, les artistes féminines continuent de montrer leur force et leur créativité, et certaines commencent à tracer la voie d’une nouvelle génération capable de se faire entendre, de créer des opportunités et de renforcer la visibilité des femmes dans tous les genres musicaux (gospel, urbain, etc.).
Horus Donkovi, rappeur et slameur, ajoute : « La sous-représentation des femmes dans la musique togolaise s’explique par le manque de structures de soutien, l’accès limité aux studios et labels, et la persistance des stéréotypes de genre. Pourtant, le talent féminin est immense et mérite d’être pleinement reconnu. »
Un futur à construire
La musique togolaise au féminin a hérité d’un patrimoine exceptionnel, mais la bataille pour la reconnaissance, la visibilité et l’égalité reste ouverte. La relève doit être soutenue par mentorat, labels féminins et plateformes numériques, afin que la voix des femmes continue de résonner localement et internationalement.

Un article réalisé dans le cadre de la bourse WANA DATA, avec la structure CODE FOR AFRICA et partenaires.

