Par Elisabeth Apampa
Le 8 janvier 2025, le Togo apprenait avec effroi le décès de Justine (nom d’emprunt utilisé par les médias), une fillette originaire du village d’Asrama, dans la préfecture de Haho. Mariée de force à un homme adulte pour rembourser une dette familiale de 127 000 F CFA, elle avait tenté de mettre fin à ses jours le 31 décembre 2024 en ingérant un produit toxique. Transportée à l’hôpital Sylvanus Olympio de Lomé, elle est décédée une semaine plus tard, malgré les soins prodigués.
« Un mariage imposé par son propre père, des violences quotidiennes et l’absence totale de recours : Justine n’en pouvait plus. »
— Commission nationale des droits de l’homme du Togo (CNDH)
Ce drame met en lumière une réalité persistante. Malgré l’interdiction stricte du mariage des mineurs dans la législation togolaise — âge minimum légal fixé à 18 ans selon l’article 267 du Code de l’enfant — les mariages forcés perdurent dans certaines zones rurales, alimentés par des traditions ancestrales et de lourdes pressions économiques.
Un impact direct sur la scolarisation
Les données disponibles confirment un lien direct entre les grossesses ou mariages précoces et l’abandon scolaire. Selon un rapport du ministère togolais de l’Éducation (2022), près de 70 % des filles enceintes en milieu scolaire abandonnent leurs études, et moins de 10 % parviennent à les reprendre. Ce taux d’abandon affecte durablement le capital humain féminin et limite les perspectives de développement socio-économique.
Un rapport conjoint de l’UNESCO et de l’UNFPA (2023) souligne que les mariages précoces coûtent à l’Afrique de l’Ouest des milliards de dollars chaque année, en raison de la perte de productivité et du frein au développement humain liés à la déscolarisation massive.
Selon UNICEF Togo (2023), 22 % des filles sont mariées avant 18 ans, et une sur dix tombe enceinte avant cet âge. Dans certaines régions du pays, ces taux dépassent les 30 %.
Dans les classes de Première et Terminale, les écarts de genre sont flagrants : des recensements internes montrent que les filles représentent parfois à peine 25 à 30 % des effectifs, conséquence directe des abandons liés aux grossesses précoces. Chaque année, plusieurs cas sont signalés, mais la stigmatisation empêche souvent leur prise en charge adéquate.

Causes profondes et réponses incomplètes
Entre 2020 et 2023, le ministère de l’Éducation a recensé 8 631 cas de grossesses en milieu scolaire, répartis comme suit :
- 6 080 au collège
- 2 025 au lycée
- 526 dans le primaire
Rien qu’en 2021-2022, 2 474 cas ont été enregistrés, un chiffre alarmant qui illustre l’ampleur du défi.
Ces grossesses précoces ne sont pas le fruit du hasard ni uniquement d’une « indiscipline » : elles résultent de plusieurs facteurs combinés :
- Pauvreté structurelle, poussant certaines familles à considérer le mariage comme une solution économique ;
- Manque d’accès à l’éducation sexuelle : selon Plan International Togo (2021), seulement 36 % des adolescentes déclarent avoir reçu une éducation sexuelle complète à l’école ;
- Normes sociales et pressions communautaires, particulièrement marquées en milieu rural.
Les politiques nationales prévoient des mécanismes de réintégration scolaire pour les jeunes mères, mais leur application demeure inégale. Le rapport UNFPA–Ministère de l’Action sociale (2023) pointe du doigt le poids du silence et de la stigmatisation, qui freinent la réintégration et le soutien aux adolescentes concernées.

Politiques publiques et actions gouvernementales
Le Togo a adopté un Code des personnes et de la famille interdisant le mariage avant 18 ans. Depuis 2020, le programme « Zéro grossesse en milieu scolaire » est déployé, mais son impact reste limité, en raison d’un manque de suivi, de la faible accessibilité des formations à la santé sexuelle, et du silence qui entoure les violences sexuelles.
En août 2023, un programme quinquennal (2023–2027) de lutte contre les grossesses et mariages précoces a été validé. Il repose sur quatre axes :
- Accès à l’information ;
- Promotion du leadership des filles ;
- Éducation sexuelle complète ;
- Accompagnement communautaire structuré.
Depuis 2023, le Ministère des Enseignements Primaire, Secondaire et Technique (MEPST) mène également des campagnes de sensibilisation, et a mis en place le numéro vert 8250 pour signaler les violences sexuelles.
En mars 2025, une politique de tolérance zéro a conduit à l’exclusion définitive de 43 élèves identifiés comme responsables de grossesses dans la région des Plateaux-Ouest. Leur réintégration dépend désormais d’un engagement écrit signé par eux-mêmes et leurs familles. Ces actions méritent cependant un suivi rigoureux pour être réellement efficaces.
«Lorsqu’une fille tombe enceinte, c’est une situation qui appelle un soutien global, éducatif, psychologique, économique. Et surtout il faut traiter les causes profondes.»
— Mireille Tseusi, militante féministe
Bonnes pratiques au Togo et ailleurs
Au Togo, certaines initiatives montrent des résultats encourageants. Par exemple, le programme « Zéro grossesse en milieu scolaire » de Plan International, combiné à des bourses scolaires, de la sensibilisation et un accompagnement psychosocial, a permis à plusieurs jeunes mères de retourner à l’école.
Dans la sous-région, le Bénin a mis en place une stratégie nationale coordonnée. Grâce à des clubs de jeunes filles, des actions communautaires et des mécanismes de sanction contre les auteurs de violences, certaines zones ont vu baisser le taux de grossesses en milieu scolaire.
Que faire ? La voix des jeunes filles doit être entendue
Pour briser ce cercle vicieux, plusieurs pistes d’action s’imposent :
- Mise en œuvre effective des politiques de réintégration scolaire avec accompagnement psychologique et social adapté ;
- Renforcement de l’éducation sexuelle dès le collège, en impliquant enseignants, parents et communautés ;
- Soutien financier aux familles vulnérables (bourses, kits scolaires, aides conditionnelles) ;
- Création d’espaces d’écoute pour les filles en milieu scolaire, animés par des acteurs locaux ;
- Promotion de la parentalité positive et des changements de comportements via des actions de terrain ;
- Suivi régulier des élèves à risque pour prévenir les grossesses précoces ;
- Développement de politiques éducatives inclusives pour les filles enceintes ou jeunes mères.
- Garantir un suivi efficace des exclusions scolaires : un impératif pour ne pas condamner à l’abandon. Car sans accompagnement adapté psychologique, social et pédagogique – les exclusions risquent de se transformer en abandon scolaire, avec des conséquences irréversibles sur l’avenir de ces filles et garçons.
- Agir dès l’école primaire : éduquer à l’égalité et au respect. La prévention passe aussi par l’éducation. Introduire des modules de sensibilisation à l’égalité des sexes et à la réussite genre dès le primaire contribue à déconstruire les stéréotypes et à instaurer un climat scolaire plus inclusif.
« Étant jeune fille mère d’une petite fille, je pense que je n’ai pas eu à mes côtés une maman à l’écoute. Je me suis laissée aller, plus par vengeance pour l’énerver. Je ne regrette pas ma fille, je l’aime. Mais si c’était à refaire, j’aurais fait attention. »
— Victoire, 17 ans, jeune mère
En conclusion
Derrière chaque chiffre se cache un destin bouleversé. L’école ne doit plus être interrompue à cause d’une grossesse ou d’un mariage imposé. Pour que les filles togolaises aient le choix de leur avenir, il est impératif d’agir simultanément sur les mentalités, les politiques publiques et les pratiques communautaires.
L’éducation des filles n’est pas seulement un droit fondamental : c’est le levier de transformation le plus puissant pour le développement durable d’un pays.
Sources et références
- Commission nationale des droits de l’homme du Togo (CNDH), rapport 2025
- Ministère togolais des Enseignements Primaire, Secondaire et Technique, rapport 2022
- UNICEF Togo, « Situation des droits de l’enfant », 2023
- UNESCO / UNFPA, Rapport régional sur les mariages précoces, 2023
- Plan International Togo, rapport sur l’éducation sexuelle, 2021
- UNFPA / Ministère de l’Action sociale, rapport sur la réintégration scolaire, 2023
- Ministère togolais de l’Éducation, données 2020–2023 sur les grossesses en milieu scolaire
- Campagnes MEPST et dispositifs légaux (loi du 2 décembre 2022)
Cet article est réalisé dans le cadre de la bourse WANA DATA de CODE AFRICA et ses partenaires.

